Première lettre d’amour d’un grand-papa à ses enfants et à ses petits-enfants devenus grands…

Réal Demers
Laval

Cette lettre s’adresse aussi à toute personne de bonne volonté qui est à la recherche de perfection, si relative soit-elle ; en effet, le lien de filiation avec moi n’est qu’accessoire, en raison du fait que chacun de nous est membre de la grande fraternité humaine, qu’on a un seul Père en commun, la divine Source de toutes choses.

Cette lettre, ainsi que toutes les autres qui suivront, s’adresse à toi comme si tu étais la seule personne au monde, à la manière de la Rose du Petit-Prince.

Pendant que la chandelle de ma vie brûle encore, je me hâte de dire aux gens qui m’entourent que je les aime. Avant que la lumière qu’elle irradie ne soit trop faible pour éclairer le papier sur lequel court inlassablement ma plume, je m’écrie en mots comme une longue litanie, en partie en raison de son contenu, en partie pour me prouver que je suis toujours vivant.

La plupart du temps, mon discours délaisse les préoccupations quotidiennes pour s’élever en un chant d’amour qui, à la manière d’un soleil levant, redonne de la perspective aux choses qui, dans la nuit, nous enserraient de toutes parts. Cette élévation de l’âme qui donne un sens nouveau à notre vécu ne résulte pas de nos actions, mais d’une disposition de notre être à recevoir, un état semblable à la fleur qui s’ouvre au soleil du matin.

La recherche d’une voie permettant L’élévation de l’âme, l’Illumination (selon Krishnamurti), ne peut que nous laisser en attente de quelque chose qui n’arrive pas. En effet, cette illumination ne résulte pas d’un agir, mais dépend de l’Être : être capable de recevoir, mais incapable de trouver. Elle vient sans qu’on la cherche ; sa présence peut être perçue comme du bonheur.

Toute recherche requiert notre attention, nous distrait de ce qui se passe en nous et nous éloigne de cet état de bonheur résultant de la simple contemplation. Quand la tête est pleine de toutes les actions que l’on pourrait faire, quand on fouille dans notre mémoire pour trouver la solution à un problème lancinant, on est tourné vers le dehors, en mode d’action où le « je » se défend d’agressions extérieures et/ou se taille une position sociale plus favorable. Il en résulte un niveau d’excitation propice à l’action, parfois salvatrice, mais l’illumination n’est certes pas au rendez-vous.

Autant il est nécessaire d’agir, ne serait-ce que pour répondre aux exigences de notre vie matérielle (soins personnels, participation à la vie de notre groupe, regard bienveillant auprès des autres), autant les brefs moments de contemplations ajoutent à la qualité du vécu.

Ces moments de contemplation n’ont pas de situations ni de lieux particuliers. Tu peux les vivre en regardant un beau paysage, en te laissant baigner d’un subit rayon de soleil, en entendant la voix d’une personne aimée, en ressentant la douce communion qui te lie à ton entourage avec le sentiment d’être élevé dans un élan de reconnaissance envers la vie, envers la Source de toute vie comme à un père aimant.

Ces moments sont caractérisés par le silence du « je », par le fait qu’il abaisse ses frontières, qu’il se livre complètement, entrant ainsi dans l’extase d’une communion sans réserve avec la réalité qui nous entoure. Ainsi, quand on recherche cette illumination, on est toujours à la recherche d’une route qui n’existe pas ; en effet, selon Krishnamurti, la recherche de la vérité, c’est visiter un pays qui n’a pas de route ; ici on parle de vérité en terme d’adéquation entre notre propos et la réalité : cette réalité se présente à nous comme un film qui se déroule sans cesse, tandis que nos propos ne représentent que des photos de cette réalité qu’on voudrait saisir, mais qui, à chaque nouvelle seconde, s’échappe de nos mains.

Pas plus que les milliers de bateaux qui ont sillonné les mêmes mers, notre bateau ne laissera la trace de son passage. Autant l’eau s’écarte pour couler le long de ses flancs, autant elle le supporte pendant son passage, autant elle se referme après lui, laissant à tout nouveau bateau le soin de retrouver cette route, jamais tracée, comme si jamais aucun bateau n’avait flotté sur ces mêmes eaux.

Il en est ainsi de ta vie qui se poursuit, semblable à celle des autres, et je n’ai, pour la décrire, que des mots tirés de mon vécu personnel. Malgré tout ce que les autres te disent, tes décisions sont tiennes ; les autres peuvent t’influencer, mais c’est toujours toi qui décides d’agir.

Ce que les autres vivent c’est parfois éclairant, mais l’île où te mène ton bateau est la tienne, avec ses contours bien définis, ses plages de sable fin, ses côtes escarpées, sa flore exotique ; c’est ton île, à la fois un refuge et un lieu de ressourcement ; ton île, c’est toi comme nul autre ne peut te voir, c’est ton atelier de travail, c’est ton nid où tu viens réfléchir.

Dans ton île, personne d’autre que toi ne peut y accéder ; on ne peut qu’attendre ton désir de te montrer en allant à la rencontre des autres. Chacun est une île et les rencontres avec les autres se font généralement en haute mer : l’île de chacun est au mieux visible de loin et souvent au-delà de l’horizon. Il en est ainsi pour les relations d’affaires, où on attend de chacun un service spécialisé pour répondre à nos besoins, sans se préoccuper du vécu personnel de celui qui nous rend service.

Les liens d’amitié sont plus rapprochés ; dans ce cas, même si l’île de chacun est tout près, les contacts se font toujours de bateau à bateau, chacun fraternisant avec les autres à la manière d’une danse en ligne, d’un vol d’oiseaux groupés dans un même mouvement pour chacun d’entre eux, d’un banc de poissons serrés les uns contre les autres.

Bref, ce que l’on voit de l’autre c’est l’extérieur, c’est ce que l’autre veut bien nous montrer, c’est le contour de son île ; ce qu’on ne voit pas, c’est sa partie divine cachée en lui, c’est la fleur cachée au milieu de sa forêt, c’est son trésor enfoui dans le sable, c’est la grandeur de son âme toute drapée dans sa nudité originelle.

Chacun étant une île, essaie de deviner l’autre, projette sur l’autre ce qu’il vit au fond de lui-même, mi-réalité et mi-projection. Chacun, pour agir envers les autres, se construit une idée de ce qu’ils sont et expérimente, par essais et erreurs, les meilleurs contacts avec eux. Ainsi, chaque révélation de l’autre par son agir redémarre la recherche de l’autre dans son être ; c’est là un jeu de cache-cache qui donne du piquant au vécu, de l’espéré jamais atteint complètement, de l’inespéré jamais cherché, mais reçu, une recherche de l’autre toujours à ses débuts, toujours différente, toujours neuve et toujours à refaire ; c’est l’éternel premier jour.

Ce genre de langage au figuré pour tenter de comprendre la réalité te montre qu’il ne faut jamais prendre pour définitif ta compréhension que tu as du monde qui t’entoure, de toi en relation avec les autres et, par voie de conséquence, de ton « être » intime qui sera toujours un secret pour les autres et un terrain d’investigation pour toi. C’est pourquoi il n’y a pas de route pour arriver à la compréhension de soi et des autres. Quant à l’illumination, elle ressemble au frisson de la vie qui arrive dans sollicitation et qui persiste parfois longtemps dans notre esprit après son passage. Rien ne sert de la chercher, c’est elle qui nous trouve à la manière d’un parent affectueux ; il nous suffit alors d’être assez réceptif passif pour ne pas rater sa visite. C’est une lumière qu’on ne peut voir si on n’a pas éteint tous nos désirs.

À la prochaine…

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