Lettre d’un grand-papa à ses enfants et à ses petits-enfants devenus grands (5e de 5)


Réal Demers
Laval

[La 1er : dans le Réflectivité #297, juillet 2016 ; La 2: dans le Réflectivité #298, septembre 2016 ; La 3e : dans le Réflectivité #299, octobre 2016 ;
La 4e : dans le Réflectivité #301, janvier 2017]

J’ai lu, il y a très longtemps, un texte écrit par un poète romantique français dont j’ai oublié le nom. Ce texte parlait d’une colombe blanche à la recherche de l’âme sœur. Cette colombe cherchait une autre colombe blanche qui, espérait-elle, s’intéresserait, comme elle, à autre chose que la nourriture pendant le jour et à la sécurité dans une cachette pendant la nuit.

Mais cette colombe n’avait, dans son entourage, que des pigeons gris, bien commun dans leur plumage et dans leurs habitudes de vies. Il advint un jour qu’elle vit au loin un oiseau blanc comme elle. « Enfin, une autre colombe blanche », se dit-elle, tout en se rapprochant par coups d’ailes empressées.

Notre colombe espérait briser sa solitude en communiquant avec ce nouvel oiseau blanc, en arborant avec lui des sujets que personne d’autre ne voulait entendre, en comparant leurs vues d’esprit réciproques. Cette nouvelle colombe restait immobile, juchée sur un poteau de clôture à l’orée d’un potager, derrière une maison. Elle semblait attendre quelque chose, peut-être quelqu’ami pour briser sa solitude, comme quoi on juge la situation des autres par rapport à nos propres préoccupations.

Mais voilà que la pluie, goutte à goutte, se met à tomber. Peu à peu, la blancheur de cette nouvelle colombe laissa place au gris de ses plumes à mesure que la farine blanche dans laquelle elle était tombée il y a quelques minutes s’en allait avec l’eau qui glissait sur son dos pour tomber au sol.

On est toujours à la recherche de l’âme sœur qui, qu’on l’a trouvée, se révèle différente de soi. Il est vrai que c’est par nos ressemblances qu’on se sent attiré l’un vers l’autre, mais c’est par nos différences (disons plutôt nos complémentarités) qu’on décide de rester ensemble. En effet, autant on a tendance à entrer en compétition par nos similarités qu’en collaboration par nos différences. La vie à deux représente une étape cruciale de notre vie où, tout en partageant les mêmes choses, on cherche un appui mutuel sur les forces de l’autre pour atténuer nos faiblesses correspondantes.

Cette recherche de complémentarité s’exprime à travers notre vie par le désir de partager avec les autres ce que nous avons de mieux, espérant que les autres comblent ce qui nous manque le plus. Quand il s’agit de relations d’affaires, on ne se préoccupe pas que ce soit un pigeon gris qui nous offre ce que nous voulons, mais quand il s’agit de tisser des liens personnels, quand on est à la recherche de l’âme sœur, quand c’est un lien amoureux qu’on souhaite établir, on recherche une autre colombe banche.

Quand on sait que c’est la perception qui distingue le blanc du gris, on doit admettre qu’il n’y a pas deux colombes blanches pareilles, chacune se définissant, dans ses rapports avec les autres, pareille comme blanche aux yeux de certains, différentes comme grise aux yeux de tous les autres. Si je me vois comme une colombe blanche, les autres ne me voient pas tous ainsi. On découvre alors que pigeons ou colombes ne se distinguent pas par leur apparence réelle, mais se perçoivent différemment selon leurs dispositions de ceux qui les regardent. C’est pourquoi on voit souvent deux pigeons gris roucouler à la manière de colombes blanches, comme quoi la perception prime sur la réalité, pigeons gris pour ceux qui les regardent, colombes blanches pour eux-mêmes.

Plus je te parle, plus j’ai l’impression de parler de l’âme de chacun, d’une âme qui peut-être sœur, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie… Pas du tout ! Se découvrent, être des colombes ceux qui ont des atomes crochus, ceux qui ont l’impression de se connaitre depuis toujours depuis le premier regard, des « Alter ego », mais avec des nuances dans un même registre.

L’amour que l’on ressent quand on se croit en présence de l’âme sœur est toujours premier, même après plusieurs amours déçues, toujours aussi fort maintenant, mais avec des perspectives d’action différentes. En effet, l’amour c’est d’abord se regarder les yeux pour ensuite en arriver à regarder ensemble vers la réalisation d’un but commun.

Parler d’amour c’est parler d’une notion changeante au gré des âges de chacun; c’est parler d’une vision du monde qui va de l’égoïsme au don de soi, c’est parler d’un mélange de sentiments romanesque et de l’état d’esprit profond qui pousse à l’ouverture sur les autres; c’est parler de l’amour qui s’étend du plus périphérique au plus central, de plus à fleur de peau au plus profond de l’âme; c’est parler des âges de l’amour que le temps purifie en même temps que se développe notre maturité personnelle. On passe alors successivement d’un sentiment d’amour égocentrique à une mutualité enrichissante pour enfin arriver à un état d’âme qui pousse au don de soi.

Le texte qui suit est tiré de l’allocution que j’ai faite pour le 50e anniversaire de mariage d’Anne et de moi. « C’est dans l’ordre des choses qu’un enfant aime ceux qui ont soin de lui et que, pour lui, l’amour fleurit quand ses besoins sont comblés. L’ordre des choses qu’au sortir de cette enfance, on comprend que, pour recevoir, il faut aussi donner. Alors s’installe le doux marchandage de complémentarité de la vie, chacun apportant ce qu’il a et puisant ce dont il a besoin dans le bagage d’amour de la communauté qui l’entoure. C’est enfin dans l’ordre des choses que pour que l’enfant reçoive sans donner, il faut que l’adulte donne sans espoir de retour, même si des retours il y en a souvent et des plus sublimes ».

Tant qu’on n’a pas compris que seul le don de soi sans retour peut apporter la douceur de l’enfance perdue et la sagesse de l’adulte, on erre à la recherche d’un bonheur qui fuit inlassablement devant soi. Khalil Gibran parle lui aussi de l’amour quand il évoque, pour ceux qui s’aiment, la différence, l’ouverture de pensée, l’entraide, l’union, dans le but d’agir ensemble sur le monde.

« Aimez-vous l’un l’autre, mais ne faites pas de l’amour une chaine; laissez-le plutôt être une mer se balançant entre les rives et vos âmes.

Remplissez chacun la coupe de l’autre, mais ne buvez pas à la même coupe, […]

Chantez et dansez ensemble et soyez joyeux, mais sachez demeurer seuls,

Pareil aux cordes du luth qui sont seules, mais souvent savent vibrer ensemble en musique.

Donnez vos cœurs, mais sans l’un que l’autre le garde. […]

Et restez ensemble, mais pas trop près l’un de l’autre;

Car les colonnes du temple se dressent à distance,

Et le chêne et le cyprès ne poussent pas à l’ombre l’un de l’autre »

(« Le prophète », de Khalil Gibran, p 31, 32)

La vraie consolation de toutes nos peines nous arrive quand nous consolons les autres, on peut alors comparer notre état d’âme à un puits qui déborde; en effet, pour pouvoir déborder, un puits doit d’abord être plein et seule cette plénitude apporte du bonheur assez pour en donner à qui en veut sans craindre d’en manquer.

Avec amour, Réal Demers

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